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Art

Grégory Le Lay - Les cailloux poreux se gorgent d’eau

(archéologie d’une chute)

Dirt Noze, le 18 juin 2012

Le plasticien Grégory Le Lay s’expose à Marseille, à la galerie Tapis Vert (41 rue Tapis Vert 13001 Marseille) du 8 juin au 29 juin 2012.

Dans le cadre de l’exposition, la galerie Tapis vert invite pour un dernier évènement de l’année Marta Zapparoli & Martin Kuentz, résidants à Berlin, pour une semaine de résidence (Du 18 au 22 juin) qui sera clôturé le vendredi 22 juin par un concert performance de Marta Zapparoli & Martin Kuentz, et un duo de Virgile Abela & David Oppetit.

Et puis je colle sans autre forme de procés le dossier de presse du truc :

Dans notre imaginaire du monde rural, il y a souvent l’idée d’authenticité, du culte des origines, accompagnée d’une idéalisation du rapport à la terre comme étant plus proche de notre propre nature. Le problème c’est que notre nature à nous, elle n’existe pas, et reste condamnée à s’inventer dans l’incertitude et le bricolage avec le monde. Quand il a expérience, il y a nécessairement déplacement, désapprentissage, transformation.

Grégory Le Lay a ramené une plante des Azores, un archipel portugais en plein Atlantique où il s’est installé récemment. Il s’agit de la longose (Hedychium gardnerianum), une plante dite décorative qui recouvre le paysage de l’archipel de ses belles fleurs jaunes très parfumées. Mais rien n’est ce qu’il paraît. La longose n’a pas toujours fait partie de ce paysage dit intemporel, elle est originaire de l’Himalaya et n’a été introduite sur les îles qu’au milieu du XIXème siècle, devenant par la suite envahissante et agressive pour les autres espèces. La nature voyage donc. Et cache parfois son désir de conquête derrière une beauté ornementale. Devenue plante non gratta sur l’île, l’artiste l’a fait ainsi voyager encore une fois et introduit maintenant cette peste végétale en milieu climatisé, celui de l’art contemporain.

L’exposition suinte le monde rural et l’agriculture comme rarement dans une galerie. Mais plutôt que bucolique et pastoral, son univers décèle une solitude anti-héroïque, faite de temps morts, d’ennui rayonnant, d’effacement de soi pour ne devenir qu’une éponge, d’où le titre de l’exposition. Il y a donc de la terre, mais en attente, non cultivée. Les pommes de terre, percées par des crayons, ne servent ici qu’à former une représentation inachevée de l’atome. Il y a une veste aux motifs maritimes qui ne garde que la trace d’une activité agricole absente. Il y a des branches d’arbre bien coupées et alignées pour un brasier qui ne viendra pas. Les gestes répétés deviennent ici la trace d’un labeur plus silencieux, à l’intérieur de soi, rendu possible dans cette île par l’enfermement en plein air et l’incompréhension de la langue parlée par ses habitants. Les sacs de nourriture pour animaux, posés à l’entrée de la galerie, sont remplis de vide, de ballons de baudruche. Il n’y a parfois pas de quoi se nourrir d’autre que de soi-même, de sa capacité à inventer un monde à soi à partir du nôtre. Pour la série des “Chasseurs de vide”, Grégory Le Lay redessine des vieilles gravures de représentations héroïques de la chasse et de la pêche, en y introduisant une forme géométrique blanche à l’endroit de la proie. La bravoure est ici ramenée à sa dimension pathétique, ou alors, il s’agit de partir en conquête de tableaux monochromes, d’un monde redevenu un langage abstrait.

Sur un dessin, deux dindons sont entourés d’un paysage géométrique, avec croquettes volantes et troncs d’arbres carrés, comme une projection de ce qui serait leur regard kaléidoscopique. Les animaux sont d’ailleurs très présents dans le travail de Grégory Le Lay, non pas sous le mode de la fable mais comme des animaux de compagnie sauvages. Il s’agit moins de parler leur langage que de vivre avec eux. Posé sur un socle blanc, un tronc d’arbre déjà mort est devenu la caserne d’une armée de fourmis, accompagné d’un gâteau posé là comme une exhortation à leur envahissement de l’espace.

Les animaux sont encore au centre de la vidéo “L’Enclos” où il transforme la cour d’une ferme en théâtre sonore où se confondent les bruits de la route avoisinante, ceux des chèvres et la symphonie du chaos créée par un ensemble de personnes réunies dans ce cercle, plongées dans un autisme que n’est autre que la célébration muette de l’invention d’une communauté. Une famille où tout repose sur l’écoute et la tentative de créer des accords dans le désordre pré-existant. L’invention à plusieurs de cet espace, plutôt que de produire un enfermement, cherche à bricoler un nouveau langage pour l’écoute des autres et du monde qui les entourent.

Il n’y a donc pas de hasard si Grégory Le Lay a choisit d’habiter une île. Quand l’espace paraît se rétrécir, l’horizon est à perte de vue, partout. Et pour voir cela, il n’est même pas nécessaire d’ouvrir les yeux, il suffit d’écouter le sol. Sur une image de presse agrandie, placée dans la galerie comme une énorme pancarte, il est question d’une coulée de boue qui a détruit une partie des habitations et des cultures de l’île, ce qui rappelle inévitablement son caractère volcanique encore en activité. La violence de la terre sur laquelle nous posons nos pieds, son mutisme consentant, se réveille de temps à autre pour rappeler le chaos permanent sur lequel nous essayons de construire nos certitudes, nos structures, nos vies. Avec la violence d’un enfant, le travail de Grégory Le Lay est alors cette lave qui réveille l’espace, avec de la terre, des fourmis et de la mélancolie volcanique.

- Pedro Morais

Crédit photo : Pedro Morais

http://grelelay.blogspot.fr/

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