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Art

Lasse & Russe : Entretien

Illustrations, nerdisme et pochettes de disques

Dirt Noze, le vendredi Avril 2016

On a réussi à mettre la main sur l’étonnant illustrateur Lasse & Russe, pour lui poser quelques questions.

Lasse & Russe, illustrateur à l’univers riche et personnel, crée des univers phantasmagoriques et colorés, souvent emprisonnés dans des cadres et enluminures aux structures complexes. Par ailleurs il a aussi mené quelques entretiens pour nous.

dDamage vient de sortir Fat Rules, un album gratuit dont la pochette a été illustrée par Lasse & Russe. L’occasion pour nous de revenir avec lui sur sa carrière.


Entretien

Qui est Lasse & Russe ? Vous êtes combien ? Et d’où vient cet étrange pseudonyme ?

Je m’appelle Mathieu, je suis une seule et même personne, ce pseudonyme est une version phonétique d’un ancien pseudo, « Lazerus Pit ». J’ai de lointains ancêtres russes aussi.

À quel âge as-tu commencé à dessiner ? Tu lisais des BD quand tu étais gamin ?

Oui, ado j’en lisais beaucoup, les Akira, Léon la Came de Nicolas de Crécy, les trucs de L’Association, etc., et puis plus jeune j’allais régulièrement chez ma tante et elle avait tous les Tardi, les (À Suivre) et les Blueberry, c’était une vraie claque. En fait mon deuxième prénom c’est Philémon, à cause de la bd de Fred, qui était super étrange aussi. Aujourd’hui je dois avoir 5 bds seulement dans ma bibliothèque, je suis ça d’assez loin, à part les fanzines… Je dessine depuis toujours sinon, quotidiennement depuis une dizaine d’années.

Quel est ton parcours ? 

J’ai étudié le dessin d’animation, travaillé pour plusieurs studios parisiens en tant que coloriste et opérateur compositing, c’était un peu l’usine et je voulais voir où je pouvais mener mon dessin avec moins de contraintes, j’ai repris un an d’études à la Rietveld Academie à Amsterdam, et depuis 2007 je fais de l’illustration et du graphisme. Enfin je dessinais déjà des pochettes de disque contre de l’argent à côté de mes études depuis plusieurs années.

Outre la presse, on peut voir ton travail dans plusieurs fanzines d’illustration underground. Que représente pour toi cette scène, aujourd’hui ?

Si on parle de la scène bd expérimentale européenne en particulier, je ne sais pas si c’est une scène à proprement parler, mais je pense que oui, les gens qui gravitent autour de la galerie Arts Factory, de la revue Collection ou d’éditeurs comme United Dead Artists, Re:surgo, Arbitraire, etc, il y en a trop pour les nommer… À mes yeux c’est un vivier de talents, il y a des influences communes mais graphiquement ça part dans plein de directions, c’est vraiment excitant. Et puis il y a de plus en plus d’intérêt pour cette scène de la part de directeurs artistiques de différents pays, de galeristes, libraires et de plus gros éditeurs indés, en tout cas plus qu’il y a une dizaine d’années je suppose, donc c’est réjouissant.

Tu as un style très particulier qui va chercher des influences dans pas mal de directions, dont la bande dessinée et l’art africain. Qui sont les artistes qui t’inspirent le plus ?

Winsor McKay, Julie Mehretu, Simon Evans, Beni Bischof, Louise Bourgeois, Etienne Bardelli, Augustin Lesage, David Shrigley... plein de photographes aussi et de graphistes dont je n’ai pas mémorisé les noms, de peintres animaliers hyperréalistes ou hyper naïfs, les dessins d’enfants, je suis aussi très fan de toute cette nouvelle scène de peinture abstraite, très colorée, très jetée ou très propre, j’aime bien les extrêmes, le milieu c’est souvent l’ennemi. Je ne connais pas grand-chose en art africain.

Tes compositions sont riches et sinueuses, voir labyrinthiques. On peut s’y perdre à loisir. Il y a un côté psychédélique là dedans, non ?

Oui, en fait je suis assez angoissé et saturé d’idées (pas forcément bonnes) ou de rêves éveillés si on peut dire, et je pense que détailler et segmenter beaucoup l’espace de mes dessins c’est un moyen de me rassurer, de canaliser tout ça.

Il me semble que tu es un fin amateur de musique. Sur ton profile Twitter tu te présentes comme un "music nerd" et on peut te croiser sur certains forums très pointus. Tu écoutes quoi ?

Fin amateur je ne sais pas hehe, mais j’en écoute beaucoup oui. Des singles maintenant principalement. Les derniers albums complets que j’ai écoutés entièrement en boucle c’est le Pisces « A lovely sight », un album de rock psyché des 60ies, « Everlasting money » d’A-Wax, le « That’s harakiri » de SD Laika dont Aphex Twin disait beaucoup de bien, « Drilluminati 3 » de King Louie, le « Ethiopiques 21 : piano solo » d’Emahoy Tsegué-Maryam Guèbrou, une nonne ethiopienne. Et puis "Fat Rules" de dDamage.

Qu’est-ce que la musique représente pour toi, et comment t’inspire-t-elle dans tes compositions ?

Je travaille de plus en plus en silence bizarrement, mais oui la musique, c’est essentiel, c’est plus direct, physique que plein d’autres formes artistiques, c’est vraiment un carburant.

Par contre je n’arrive pas à comprendre si le type de musique que j’écoute influe vraiment sur ce que je fais, mais je pense que tout est lié, si tu es dans une discipline, tout ce que tu consommes dans les disciplines voisines, sculpture, danse, musique, etc., faut que ce soit aussi beau idéalement, même si c’est salement ou violemment beau, sinon ça se ressent sur ta production…

À quel âge et avec quel groupe/musicien ton nerdisme musical à commencé ?

Vers 14 ans je crois, en échangeant des cassettes dans la cour de récré. À vrai dire à 10 ans on faisait déjà des compiles avec un pote (Jubos alias Dj K7, qui bosse aujourd’hui pour une salle de jazz et joue de 10 instruments avec brio) qu’on vendait à d’autres gosses genre 5 francs, un peu comme les mecs devant Fat Beats mais à la campagne.

Tu as également travaillé pour cette industrie décadente, il me semble que tu as fait pas mal de pochettes de disques. Comment cela c’est-il passé ?

En fait l’étape suivante de la nerderie c’est qu’avec mon cousin Etienne (aka Pseudzero) on s’envoyait des tonnes de cassettes de rap et de house par la poste, et quelques années plus tard on a commencé à faire des mixes de rap indé ensemble sous le nom de Chocaholics qu’on vendait via internet, puis il a monté un micro-label nommé (Vulgar) dont je faisais les pochettes, et comme le rap indé c’est un peu une niche internationale, j’ai bénéficié d’un genre de bouche à oreilles d’internet et travaillé avec pas mal de rappeurs, producteurs et micro-labels étrangers, puis pendant un an pour Plug Research qui est un label de musique électronique basé à Los Angeles (toujours via internet).

Fréquenter des stars ne t’est pas monté à la tête ?

Ben non, pas vraiment, c’était des structures super underground en majorité donc payé au lance-pierres, et quand tu fais des pochettes tu passes clairement au second plan. La grosse tête ça commence plutôt à poindre maintenant, sur le tard, parce que j’ai plus d’opportunités et de bons retours de gens dont j’admire le travail depuis longtemps. Je suppose que c’est encore raisonnable mais c’est étrange à gérer pour moi parce que je suis toujours dans le gouffre en termes d’exposition et en même temps pas mal sollicité, du coup j’ai des montées d’ego et de cynisme ponctuelles et comme j’ai pas été éduqué comme ça je m’en veux tout de suite après.

Ce qui est cool avec le dessin, c’est que, comme pour la broderie, c’est une pratique qui laisse les oreilles libres. Qu’est-ce que tu écoutes quand tu dessines ?

Ouais c’est génial ça, fort appréciable. Comme je bosse dans un atelier situé dans un immense hangar portuaire j’écoute principalement le bruit des tôles qui claquent et les cris des mouettes, et indirectement la musique classique qu’écoutent mes collègues… Pas mal de podcasts aussi : les documentaires d’Arte radio, The Breakfast Club (un show radio mongol de gossips sur l’industrie du rap), The Big Think, la chaîne youtube de la Tate gallery, les interviews de Red Bull music academy, Les Nouvelles Vagues, et puis de la musique… Voilà.

Le rap actuel, et ses principaux représentants, hormis quelques exceptions, ne se fait pas vraiment remarquer pour ses positions progressistes. Comment te positionnes-tu par rapport à ça ? Peut-on écouter, voir chanter à tue-tête, des chansons dont on le valide pas le contenu, ou le mode de vie qu’elles mettent en avant ?

Oui, je pense que c’est le cas pour la plupart des auditeurs de rap, dans la vie de tous les jours je suis régulièrement saoulé par le comportement des mecs vis à vis des filles, et les rares fois où je rencontre des gens qui sont sur la même ligne politique que Rick Ross c’est des nouveaux riches de station balnéaire et j’ai envie de leur casser les dents, mais j’écoute à longueur de temps des trucs 10 fois pires sous forme de rap et ça me fait bien marrer. On a tous nos contradictions… Si ça se trouve si Valls et Sarkozy étaient ghostwrités par Cam’ron ou Too $hort ils me feraient rire aussi.

Merci Mathieu ;)

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