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"Quatre secondes de poésie musculaire"

La prose juteuse de Jean Epstein

Nadja, le mardi Mars 2010

Petit aperçu de la prose nerveuse, juteuse et scientifique de Jean Epstein à l’époque où il hésitait encore entre poésie et cinéma... Un éloge sensuel du gros plan cinématographique, aux accents cendrarsiens.

Méconnus des critiques de cinéma (car Epstein y écrit en poète plus qu’en théoricien) et des littéraires (car leur auteur a finalement abandonné la poésie, dont il se jugeait indigne, pour le cinéma), ces textes méritent d’être ramenés sous les feux des projecteurs. À titre d’échantillon, quelques extraits sur le gros plan, sélectionnés spécialement pour Foxylounge ^^ :

Éloge carnivore du gros plan

« Entre le spectacle et le spectateur, aucune rampe.
On ne regarde pas la vie, on la pénètre.
Cette pénétration permet toutes les intimités. Un visage, sous la loupe, fait la roue, étale sa géographie fervente.
Des cataractes électriques ruissellent dans les failles de ce relief qui m’arrive recuit aux 3000 degrés de l’arc.
C’est le miracle de la présence réelle,
la vie manifeste
ouverte comme une belle grenade,
pelée de son écorce,
assimilable,
barbare.
Théâtre de la peau.
Aucun tressaillement ne m’échappe. […] Projeté sur l’écran, j’atterris dans l’interligne des lèvres. […]
Auprès d’un drame ainsi suivi à la jumelle de muscle en muscle, quel théâtre de parole n’est point misérable ! »

(La Poésie d’aujourd’hui, un nouvel état d’intelligence, La Sirène, 1921)

« La douleur est à portée de main. Si j’étends le bras, je te touche, intimité. Je compte les cils de cette souffrance. Je pourrais avoir le goût de ses larmes. Jamais un visage ne s’est encore ainsi penché sur le mien. Au plus près il me talonne, et c’est moi qui le poursuis front contre front. Ce n’est même pas vrai qu’il y ait de l’air entre nous ; je le mange. Il est en moi comme un sacrement. Acuité visuelle maxima. »

(Bonjour cinéma, La Sirène, 1921)

Un programme esthétique : "quatre secondes de poésie musculaire"

« Sans histoire, sans hygiène, sans pédagogie, raconte, cinéma-merveille, l’homme miette par miette. […] Ailleurs l’imbroglio, la phrase pirouette, ici le pur plaisir de voir la vie agile. Feuilletez l’homme. Ce marin dont le col si bleu trop tendre s’échancre de hâle, saute sur le marchepied d’un tram bureaucrate. Quatre secondes de poésie musculaire. L’élan. Le saut. Un pied adhère. L’autre de surcroît signe en l’air une courbe. [...] Tout mousse, trépide, crépite, déborde, bourgeonne, mue, pèle, s’élance. C’est le poème. »

(Bonjour cinéma, La Sirène, 1921)

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