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SOPHIE – Cute or not cute ?

Silvan, le lundi Janvier 2016

En fin d’année dernière, SOPHIE sortait son premier album Product, une compilation de huit titres promise au label Numbers. L’occasion pour nous de découvrir cette musique enrobée de couleurs flashy et de latex.

Pour en faire une rapide présentation, SOPHIE aka Samuel Long est un producteur anglais de musique pop/électronique dont l’univers esthétique se situe aussi bien du côté kawaii de la J-pop que du côté SM de la culture porn.
Côté ressemblances, on trouve quelques liens évidents avec Hudson Mohawke (Warp) et Rustie (Numbers), mais surtout une grande proximité avec les membres du collectif PC Music (Hannah Diamond, EasyFun et GFOTY, par exemple), fondé par A.G. Cook et avec lequel il a collaboré par le passé (Hey QT et Yelle Remix).

Dans l’écoute et dans ses rares manifestations, SOPHIE nous met face à une étrange sensation et on se demande s’il faut se contenter d’apprécier (ou détester) une forme de revival poussif de la dance ou si la démarche n’est pas beaucoup plus élaborée que ça. Faut-il prendre au sérieux son côté cute déstructuré ou faut-il plutôt y voir une sorte d’esprit malsain et dérangeant ?

Alors SOPHIE, « Cute or not cute ? »

À mon sens – après avoir poncé les Internets en quête de réponse –, c’est la vraie question autour de laquelle est forgé le personnage de Samuel Long. C’est probablement cette ambiguïté qu’il cherche à cultiver dans sa musique – montrant tant le visage joyeux et innocent de la pop et de l’EDM que son aspect excessif et sans limites.

L’influence de la pop culture des années 90-2000 est très claire et se retrouve dans ses collaborations (avec Namie Amuro et même en juin dernier avec Madonna) et remixes (avec la chanteuse française oubliée Yelle, par exemple).
Musicalement, ça se manifeste par des synthés, des accords majeurs, des rythmes dansants, des formats courts, les structures classiques de la pop, des mélodies catchy, des voix pitchées à l’hélium imitant celles de petites filles et des paroles qui tournent autour de l’amour, des fêtes et du sexe.

Jusque là, aucun problème et la référence assumée à la sexualité n’étonne pas vraiment compte tenu du fait que la culture pop en a été abreuvée et n’hésite pas à l’afficher clairement. Cela ne suffit peut-être pas à considérer qu’il est malsain (quoique la question se pose parfois légitimement à l’égard de la pop, mais c’est un autre débat). On pourrait même très judicieusement nous dire que cette attitude n’est pas si nouvelle que ça et qu’il y a bien longtemps que les chanteuses en jupes plissées émoustillent un public pas toujours présent pour la musique… On nous rappellera alors très justement que des artistes comme Britney Spears ou Miley Cyrus apparaissent régulièrement sous les traits de lycéennes délurées (voire de petite fille), tout en étant conscientes du fait qu’elles choquent souvent le grand public – ou du moins ses représentants les plus puritains.

Mais la différence, c’est qu’avec SOPHIE, tout est suggéré. Il n’y a pas de mise en scène de jeunes filles dans ses clips, ni de paroles trop explicites. L’ambiance qui se dégage de sa musique n’est pas seulement « cute » ou simplement décalée et pseudo choquante (à la manière de Miley Cyrus qui fait bien ce qu’elle veut avec ses seins). Elle est aussi intentionnellement brutale et violente.

En effet, le mélange semble délibérément malsain et pas vraiment destiné au même public que Britney ou Miley – bien que SOPHIE ait collaboré avec des popstars. C’est un public plus âgé qui est visé ; un public qui a vu apparaître Internet et qui en connaît les pires aspects, qui a grandi en écoutant (ou en subissant) la pop et la dance des années 90-2000, et qui se demande bien comment on peut continuer de faire un truc pareil aujourd’hui. C’est avant tout du cynisme qu’il y a dans la musique de SOPHIE. Ce cynisme se manifeste par l’ajout de larsen, l’utilisation de sons synthétiques rappelant le bruit du latex ou de bulles qui éclatent, de saturations, de rythmes violents et de structures parfois complètement imprévisibles et hachées.

Tout ceci nous conduit à porter un nouveau regard sur la musique de notre enfance/adolescence et nous sommes partagés entre le désir de prendre notre voisin dans les bras en chantant les paroles à tue-tête, et celui de nous mettre à mosher salement.

En fait, SOPHIE semble s’amuser à mettre les gens dans cette situation très embarrassante, un peu comme s’il proposait à un groupe de lycéennes japonaises consentantes de faire une petite vidéo bondage amateur dans un cave, tout en devant garder le sourire.

Les interventions et interviews de SOPHIE contribuent également à ce flou esthétique. Par leur rareté d’abord ; SOPHIE évite clairement de trop communiquer sur sa musique et quand il le fait, il préfère répondre à ses fans ou bien donner des interviews techy. Par sa discrétion ensuite ; en effet, dans ce genre musical, nous sommes moins surpris de retrouver une égérie colorée et à la plastique « parfaite » comme Hannah Diamond ou QT, que de nous retrouver face à un homme discret, travaillant peu son image et ne se montrant jamais dans sa communication visuelle (sauf derrière ce bras couvert de latex, comme dans la photo de couverture). À l’instar de son ami A.G. Cook qui semble assumer son image normcore, Samuel Long préfère (pour l’instant) ne pas trop jouer sur son apparence, mais plutôt sur l’image de sa musique. Ainsi, lors de son DJ Set pour Boiler Room, il demandera à une drag queen de le personnifier derrière les platines tandis qu’il se contentera de jouer le garde du corps.

Pour couronner le tout, l’achat de la version physique de « Product » est accompagné d’un « silicon product » qui n’est autre qu’un sex-toy à deux têtes dont l’une est lisse et l’autre est en relief – un objet parfaitement à l’image de sa musique.

Écouter l’album « Product » en intégralité.

Jusqu’à la nausée (SOPHIE, PC Music et assimilés) :
SOPHIE – Physical
SOPHIE – GET HIGHER et UNISIL (morceaux bonus de la version japonaise et du « Silicon Product »)
GFOTY – Friday Night (SOPHIE Remix) 
Charli XCX – Vroom Vroom (prod. par SOPHIE)
Le1f – Koi (prod. par SOPHIE)
LIZ – When I Rule the World (prod. par SOPHIE)
PC Music Volume 1