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Art

Tombeau & Cash #01

Pandabold, le jeudi Mars 2011

La mort d’un créateur s’accompagne souvent d’une frénésie mercantile autour de sa production, alimentée par les magazines, les éditeurs, les ayants droit, le concierge, etc. Mais se rincer sur la dépouille encore chaude de celui qu’on qualifie volontiers, larme à l’œil, de « personnage incroyablement généreux », de « collaborateur sincère et fidèle », voire de « génie précurseur », exige une certaine technicité.

Partie 01 : J’irai spéculer sur vos tombes

Et un des trucs infaillibles consiste à tout mettre en œuvre pour occulter la différence fondamentale qu’il existe entre individu, créateur et production. Ainsi, abasourdi par la disparition d’un être fantasmagorique qui lui semble si proche, tant les limites ont été consciencieusement effacées, le public se transformera docilement en consommateur bigot avide de reliques "made in pathos". Or, il convient de discerner trois entités qui cohabitent.

D’abord l’individu, cette enveloppe précaire qui naît et meurt une seule fois, à des dates identifiables. Il n’a en soit que très peu d’intérêt, puisque par définition, il est comme tout le monde (et on n’a jamais vu personne prendre pour idole un quidam croisé par hasard dans la rue). Mais pour ses proches, l’individu mort constitue une manne lucrative considérable. Enfin, pas lui précisément, plutôt ses objets personnels. Car lorsqu’on sait diviniser le quotidien, on sait transformer tout bibelot en lingot d’or. On voit alors apparaître, via des salles des ventes, un attirail de reliques "pathosisées", diverses et variées, ressemblant pourtant à s’y méprendre à de banales babioles.

Ensuite vient le créateur, qui habite l’individu, qui le subit. Car si ce dernier tire le rideau, le créateur lui emboîtera le pas aussi sec, par obligation contractuelle plutôt que par amitié. Et le créateur, ça, c’est le rayon des médias, l’os des journalistes. De son vivant, il sert à combler quelques pages vacantes avec une interview, quelques lignes laissées vides avec une chronique de sa dernière exposition, etc. Mais à peine le corps est-il enterré qu’un miracle se produit. Dès le lendemain des funérailles, comme s’ils sortaient tout droit du cul d’une licorne, des hors-série monographico-nécrophages de 48 pages, appelés aussi « hommages » dans le jargon, sont vendus dans tous les bons kiosques. Être aussi rapide sur l’info, c’est kourkovien, me glisse le pingouin.

Reste la production, qui perdurera après l’extinction des feux, si tant est qu’elle suscite assez d’intérêt pour ne pas finir dans un incinérateur ou être victime de la très sélective amnésie collective. Donc, ce qui est continuera d’être, ce qui n’a pas été ne sera pas. Enfin, en toute logique. Car la logique et le marché ne sont pas copains. Éditeurs et ayants droit ont d’ailleurs d’autres projets, notamment « faire vivre la légende » (comprendre « continuer à se faire de la thune sur un truc dont nous ne sommes nullement à l’origine »). Apparaissent alors pléthore de best-of, de coffrets remastérisés, de versions colorisées, voire même d’inédits réalisés post mortem. Si rien ne se crée plus, rien ne se perd non plus, car tout se transforme, en rentes.

Il y a pilleur de tombes quand il y a cadavre. C’est un fait, l’occasion fait le larron. Et l’offre n’attend plus la demande, elle préfère la créer directement. On n’est jamais mieux servi que par soi-même. Ce qui n’empêchera pas l’usurier sépulcral de rejeter systématique toute critique qui lui est adressée en dénonçant la responsabilité du troisième pilier de ce lucratif marché du mort, armé du fameux leitmotiv « c’est le public qui veut ça ».

A suivre...

Image article : Kurt Cobain et son médecin légiste, droits réservés.