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TNT en Amérique : une radiographie de la bande dessine - du9

Dirt Noze, le samedi Septembre 2010

À mi-chemin entre le livre et l’œuvre d’art contemporain, édité et exposé, TNT en Amérique de Jochen Gerner (L’ampoule, 2002) est une œuvre-clé de l’histoire récente de la bande dessinée [1] dont la résonance est incontestable. En recouvrant d’encre noire les planches de vieilles éditions de Tintin en Amérique avant de reproduire par-dessus des mots sélectionnés du texte d’origine accompagnés de dessins de son cru, Jochen Gerner a voulu mettre à jour une violence habituellement masquée dans les bandes dessinées d’Hergé et dans l’image que l’Amérique donne d’elle. « Car ces deux univers, la ligne claire de Hergé et la société américaine, peuvent être interprétés de façon similaire : deux mondes riches, beaux et lisses en apparence, troubles et violents en profondeur. » [2]

Mais par cette opération de recouvrement et de re-création, Jochen Gerner atteint indirectement un autre résultat : la mise à nu de la structure du langage de la bande dessinée.

Le livre se présente comme une réduction (au sens chimique ou mathématique) de la bande dessinée d’origine. Parti d’une bande dessinée classique et connue (Tintin en Amérique peut même être considéré comme un archétype de bande dessinée), l’auteur a procédé par retranchement d’un grand nombre de ses attributs. Planche, texte, dessin, narration, tous les constituants ont subi ce traitement de simplification et se trouvent réduits à une partie de leurs composantes habituelles.

- Sur la planche, le système de cases a été aboli : aucun cadre ne vient délimiter un espace enserrant un texte et un dessin. Aucune autre indication n’est donnée quant aux regroupements que le lecteur doit faire entre les bribes de textes et les morceaux d’image qui parsèment l’espace noir de la planche. Et pourtant, le trajet de l’œil dans la page semble habituel au lecteur, on se sent en territoire connu dans la navigation visuelle qui nous est proposée.

- Le texte n’est plus constitué de phrases (sujet - verbe - complément) mais de mots isolés chargés de sens et fortement évocateurs : arme, paix, argent, police, train... La grammaire et la syntaxe ont été éliminées et il ne reste que le vocabulaire.

- Le dessin n’est plus constitué de personnages évoluant dans un décor agrémenté de bulles, mais simplement de pictogrammes ou d’icônes porteurs de sens (sur la première page : un pistolet, des bouteilles, un nuage avec sa pluie) voire de symboles (une flèche, une croix...). [3]

- Enfin, en termes de narration, la transformation est tout aussi radicale : Le héros a disparu (pas de trace de Tintin dans TNT en Amérique) et l’intrigue s’est effacée. Il reste cependant un rythme de lecture, que l’on reconnaît pour être celui, très affaibli dans son intensité, du suspense et des péripéties classiques de la bande dessinée d’aventure en général. Extrait de "Panorama du Feu"

On retrouve là plusieurs procédés couramment utilisés par Jochen Gerner :

- La simplification iconique présente à des degrés divers dans la grande majorité de ses travaux, et qu’il faut considérer comme une démarche intentionnelle autant que comme un style graphique ;

- La révélation d’un aspect d’un objet par son recouvrement (visible dans de très nombreuses œuvres exposées [4]) ;

- La dissociation du texte, de l’image et de la durée (trois composantes de la narration en bande dessinée) pour les placer dans des rapports nouveaux. [5] Extrait de "Home"

Ces techniques sont généralement mises au service d’une réappropriation d’un matériel neutralisé (carte postale, couverture, carte géographique, paysage, catalogue...) et de la re-mise en scène de tout ou partie de ses composantes. Cependant, dans l’œuvre éditée et exposée de Jochen Gerner, TNT en Amérique occupe une place particulière. Son intérêt propre est dû à deux caractéristiques remarquables : La mise en œuvre simultanée de tous ces procédés et leur application à un objet qui est la bande dessinée elle-même.

L’opération réalisée par Jochen Gerner s’apparente ainsi à une radiographie en ce qu’elle donne à voir le squelette de la bande dessinée sans faire disparaître la substance de la bande dessinée. Le squelette humain visible par rayons X, porte le caractère humain du corps dont il fait partie (à la différence du tas d’os trouvé dans le désert) parce qu’il est montré alors qu’il est encore entouré de chair et de nerfs et qu’il enclot des organes : en voyant ce squelette, nous savons que nous voyons l’être humain. De la même manière, TNT en Amérique donne à voir une partie constitutive de la bande dessinée, en masquant sans les annuler ses autres composantes (qui sont, et c’est notable, recouvertes de noir, comme la chair, les organes et les muscles apparaissent noirs sur la radiographie...)

Figure majeure du théâtre du XXe siècle, Jerzy Grotowski [6] s’interrogeait sur l’essence du théâtre, en retranchant ses constituants habituels : « Le théâtre peut-il exister sans costumes ni décors ? Oui, il le peut. Peut-il exister sans musique pour accompagner l’action ? Oui. Peut-il exister sans effet de lumière ? Bien sûr. Et sans texte ? Oui, l’histoire du théâtre le confirme. (...) Ainsi, il nous reste l’acteur et le spectateur. Nous pouvons donc définir le théâtre comme ce qui se passe entre spectateur et acteur » [7]

La démarche de Jochen Gerner procède du même questionnement : avec TNT en Amérique, il propose une œuvre que le regard du lecteur reconnaît comme une bande dessinée bien qu’elle soit dépouillée d’une partie de ses attributs habituels. [8] Dans chaque double page, l’œil trouve une trajectoire de lecture conforme aux sens de lecture auxquels il est habitué (horizontalité gauche/droite propre à la lecture et verticalité haut/bas plus caractéristique de la bande dessinée). Le regard assemble mots et dessins pour les faire réagir comme des composants chimiques élémentaires et créer un composé porteur d’un nouveau sens. En traçant ainsi un parcours jalonné de groupes de mots et dessins, le lecteur reconstruit une narration proche de l’histoire originelle de Tintin en Amérique, ou dérivée de celle-ci, voire entièrement réinventée.

Éloigné de l’évidence et de la facilité, cet exercice mobilise des compétences de lecture affûtées. Il met en lumière la profondeur de ces compétences et révèle au lecteur de bande dessinée qu’il en est doté. Jerzy Grotowski concluait ainsi : « depuis que notre théâtre se compose uniquement d’acteurs et du public, nous exigeons beaucoup des deux parties ». TNT en Amérique relève de la même exigence et fait appel à l’intelligence du lecteur de bande dessinée pour répondre à celle de l’auteur.

[1] Les planches originales de TNT en Amérique ont notamment été exposées à la galerie Anne Barrault en 2005.

[2] Texte de présentation rédigé par Jochen Gerner pour l’exposition à la galerie Anne Barrault.

[3] Notons que la réduction est analogue à celle subie par le texte si l’on considère le dessin de bande dessinée comme une phrase constituée d’un décor, de personnages et de bulles : Jochen Gerner n’en a conservé que le vocabulaire.

[4] La technique de recouvrement/réapparition est mise en œuvre dans Panorama du feu (sur des couvertures de fascicules de bandes dessinées guerrières), dans Panorama du froid (sur des cartes postales), dans Home (sur un catalogue Ikea) et dans Carte d’Afrique occidentale et équatoriale (une carte scolaire est recouverte de peinture grise exceptées des réserves en forme de bulles faisant apparaître des extraits de mots tels que « HA », « slam », « BYE »...).

[5] Dans Grande vitesse, par exemple, le temps est matérialisé dans l’espace, dans la trajectoire linéaire du voyage en train (on pense à La modification, de Butor), et le sens de l’enchaînement d’images est perdu dès lors que le temps de lecture n’est évidemment pas le temps réel du voyage. Le texte, quant à lui, fait partie du dessin (reproduction de messages sur des panneaux ou affiches) et n’a plus d’autonomie, il n’offre pas de contrepoint du dessin.

Dessins téléphoniques nous offre un autre exemple : le temps est celui de la conversation téléphonique, qui nous est étrangère. Le texte nous en livre quelques bribes, mais il est souvent consacré au temps PERDU (messages de répondeur ou de serveurs vocaux), tout comme le dessin est a priori issu des mêmes moments de vagabondage de l’esprit : le texte et le dessin nous montrent donc tout sauf ce qui se passe réellement dans le temps de la conversation téléphonique ; ou plutôt, ils nous montrent ce qu’il se passe d’AUTRE pendant la conversation téléphonique, ce qui normalement, reste caché à l’interlocuteur de l’auteur.

[6] Metteur en scène et théoricien du théâtre, disparu en 1999.

[7] Jerzy Grotowski, Vers un théâtre pauvre, L’Age d’Homme, 1971

[8] Sur le fait qu’il s’agisse d’une bande dessinée, je me réfère au fait que l’auteur lui-même en parle comme d’un « livre ». RÉAGIR À CET ARTICLE | IMPRIMER CET ARTICLE | ENVOYER CET ARTICLE L’article a bien été envoyé.

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