Accéder directement au contenu

Musique

BARABARA : Entretien

Boxe, rap, voyages et Afrique de l’Est

Dirt Noze, le 1er décembre 2015

On a posé quelques questions au barbouze. Il nous parle de sa musique, de ses influences, de la route et de son univers.

Suite à notre article sur BARABARA et son excellent premier EP, on a commencé à en discuter avec lui sur Twitter. Au départ il s’agissait de lui demander si les références repérées dans Il était une fois le barbouze étaient bien fondées. De fil en aiguille, de questions en réponses, l’idée est venue d’en faire une interview.


Entretien avec BARABARA

Qui est BARABARA ? Quelle est la signification de ton pseudo ?

BARABARA ça veut dire la route en kiswahili, la langue régionale de l’Afrique de l’Est. Au début de ma vie au Kenya, il y a dix ans de ça, alors que je zonais aux alentours, j’entendais souvent autour de moi « barabara, barabara » sans savoir ce que ça voulait dire, jusqu’à ce que je demande et qu’on me dise : « ça veut dire la route ». Voilà, je me suis dit : « s’il y a un mec qui s’est fait appeler The Streets, je peux bien me faire appeler BARABARA ».

J’aimais pas traîner seulement jusqu’au bout de la rue, j’aimais traîner là où il y avait de l’espace, de la vue, là où on respire, on ventile, là où on peut voir la ligne d’horizon. Et puis j’ai BEAUCOUP mais beaucoup trop voyagé sur les routes. Des fois je me dis que si j’avais mal fini, j’aurais fini Punk à chien près d’un Monoprix de la ville de Rennes. Quand je suis sur la route, j’ai l’impression d’être au bon moment au bon endroit ; le fait d’aller quelque part, c’est simple, ça donne du sens à la vie. J’adore me retrouver dans une station service sur l’autoroute. En France c’est là où je me sens le mieux

Tu es originaire d’où ? Et pourquoi tu es parti en Afrique ?

Je suis originaire d’un bled de la campagne du sud des Yvelines à la limite de l’Eure-et-loir. J’ai grandi au bord d’une route départementale.

Je suis parti en Afrique parce que j’allais pas passer ma vie entre les Yvelines et l’Eure-et-Loir sur les routes départementales haha ; j’avais envie de voir du paysage et aussi j’avais envie de faire un métier qui me rende utile aux autres. Ce qui m’a amené à travailler sur la mise en œuvre de projets humanitaires. Après quand je rentre chez mon père ça m’empêche pas de passer mon temps dans la voiture sur les petites routes.

On retrouve l’Afrique de l’Est dans tes morceaux, et cette idée de la route. Dans tes clips, on te voit boxer, marcher sur la route, il y a beaucoup de toi dans « le barbouze » ?

Le barbouze oui c’est moi ; il était une fois le barbouze j’y raconte mon histoire, avec des métaphores mais c’est mon histoire. Un morceau comme l’épisode de l’autobus, mot pour mot, c’est que des bouts de mon histoire entre l’Afrique et le nord du Canada. En 2011 j’étais au Soudan du Sud et les conditions là-bas étaient plutôt dures. C’est le genre de pays quand tu le regardes, tu te demandes c’est quel avenir qu’est possible ici ? On dirait que la fin du monde y a déjà eu lieu. Dans ma vie aussi j’étais dans une impasse. Du coup je suis parti 3 mois en Amérique du Nord et je me suis installé au Nord du Québec, au dessus du 50ème parallèle, sur la route 138 qui longe le St Laurent et qui s’arrête à Natashquan. Je suis allé jusque là et après j’ai fait le vide un mois devant la baie du St Laurent. Quand je suis rentré dans le bus qui me redescendait à Québec, je me suis dit que j’allais raconter mon histoire. L’EP j’ai commencé à l’écrire sur la route quand je suis retourné au Soudan du Sud.

Pour la boxe, j’en fais depuis 15 ans maintenant, ma femme est boxeuse professionnelle, mes filles boxent. Bref c’est une affaire de famille. La boxe c’est ma plus grande passion. Si je devais faire un choix entre le rap et la boxe je garderais la boxe.

À l’écoute de ton EP, on pense beaucoup à Serge Gainsbourg et Alain Bashung. D’ailleurs il me semble que tu cites Bashung dans La Fin.

Oui pour Bashung je cite Vertiges de l’amour et Osez Joséphine. Pour Gainsbourg je lui fais aussi un clin d’œil en référence à Mon Légionnaire dans la 25eme heure : "on m’avait retrouvé dans le Delta et j’avais les yeux grands ouverts dans le ciel passaient des nuages ». Dans ma dernière chanson je cite même Isabelle Adjani qui chante Pull Marine, une chanson qu’avait écrite Gainsbourg qui à ce qui parait est l’allégorie d’une gorge profonde.

Je n’avais pas remarqué la référence au Légionnaire. Pourtant c’est clair que j’ai pensé à ce morceau en écoutant le Barbouze. Il n’y a pas aussi une référence à Renaud quelque-part ? Il me semble que tu dis « Où c’est qu’j’ai mis mon flingue à un moment, non ?

Ah oui, c’est vrai mais « Bordel, où est-ce que j’ai mis mon flingue ? » c’est presque passé dans le domaine public haha.

Ton flow est assez sobre, mais il reste malgré tout très expressif, très narratif. Il pourrait même se rapprocher parfois du « spoken word » (sans en prendre les défauts). C’est particulièrement dans ces moments là, je trouve, qu’on sent la filiation avec Gainsbourg et surtout Bashung. Est-ce que c’est volontaire ?

Oui le flow sobre c’est volontaire, j’aime pas en faire des tonnes. C’est comme pour les rimes, j’évite d’en faire des tonnes, les multisyllabiques la plupart du temps elles sont faites juste pour sonner, pour la forme, y a pas vraiment de fond, ça en jette et c’est tout. ça m’intéresse pas. A propos de Spoken Word ou Slam, en 2004, j’avais trainé dans quelques bars sur le boulevard de Belleville et vers la rue Oberkampf y avait une faune incroyable, des retraités, des jeunes, des gens de la rue, des cadres propres sur eux. Et puis une fois que Grand Corps Malade a sorti son truc, c’est devenu hype, c’est devenu bobo. Du Spoken Word j’en ai fait aussi ici au Kenya et puis c’est toujours la même chose y a une petite clique d’imposteurs à chapeaux qui finit par récupérer et corrompre le truc. Donc oui, avoir pris le micro sans rien d’autre ça a dû influer sur le caractère sobre du flow. Le problème du Spoken Word, c’est toute cette emphase lyrique d’opérette qui a fini par prendre le dessus. J’ai rappé dans la rue, au parc, comme tout le monde qui fumait du shit à l’époque. Si tu rappais pas, tu faisais la beatbox. Je fais du rap parce que c’est le format contemporain de la poésie et parce que j’aime les grosses lignes de basse.

Concernant tes influence en matière de rap français, dans ma chronique je fais référence à Booba et MC Jean Gab’1, mais je ne suis pas sûr de moi sur ce coup. Tu te reconnais dans ces artistes ?

Booba et Gab’1 c’est bien vu parce que je me retrouve dans ce que tu dis. Et c’est marrant d’ailleurs de lire ’pose virile’, ou ’parler direct’, parce que c’est les intentions. Booba, c’est difficile de pas être influencé par Booba, parce qu’on l’a tous écouté, par contre MC Jean Gab’1 il a pas influencé tout le monde, mais moi si. Son album Ma Vie je l’ai beaucoup écouté.

Quels sont les autres artistes qui t’ont le plus influencé ?

AKH sur le Black Album, Oxmo Puccino sur l’album L’amour est mort et Booba sur des morceaux comme Tallac, l’intro de Panthéon, la vie en rouge sur Autopsie Vol.3 je crois, Salade, tomates oignons, etc… tous ces classiques. Après il y a Joey Rres-sta, il me fait penser à un de mes oncles, je saurais pas dire, de mon oncle ou de lui qui m’a influencé, mais là c’est plus le personnage, des mecs entiers, sanguins, ils s’en battent les couilles, ils sont toujours prêts à mettre un coup de tête. Il y a des gens, leur message aux autres, ils le passent de la manière dont ils mènent leur vie.

Après, les rappeurs qui m’ont influencé, ils sont beaucoup d’autres horizons et c’est dû aux voyages. On écoute la musique de la communauté dans laquelle on vit, il y a La Mala Rodriguez, Mucho Muchacho et Solo los Solo en Espagne, Racionnais MC’s et MV Bill au Brésil, Tego Calderón de Puerto Rico, Roots Manuva et Braintax pour l’U.K. Pour les États-Unis, Cypress Hill, RZA du Wu Tang, Rampage du Flip Mode Squad et Gucci Mane.

Je donne pas ces noms pour faire style. Je tombais sur l’album d’un de ces artistes et je le saignais pendant des mois. Mais ça c’était avant qu’on écoute la musique sur internet. On zappait moins vite à l’époque.

Ah ouais et j’aime beaucoup ce que fait Rick Ross et Riski.
Et Peewee Longway et Future. Bon je m’arrête là.

Tes références sont très variées, c’est bon ça.
Je ne connais pas du tout les groupes espagnols et sud américains dont tu parles par contre.

Ça fait obscur ces noms mais c’est des artistes reconnus dans leur pays. Et ca vaut le coup de taper leurs noms sur YouTube.

On pourrait aussi te comparer à Bernard Lavilliers. Tu en penses quoi ?

Pour Bernard Lavilliers c’est David Gourmette qui dit ca, je pense, plus pour le côté mec de la zone qui est parti sous les tropiques, bref pour la démarche. Après j’ai pas écouté la musique de Lavilliers, sauf ses singles sur Nostalgie, genre On the road again. D’ailleurs mon prochain EP, je vais l’appeler Sur la route (encore) mais c’est plus en référence à Sur la route de Kerouac et La Route de la faim de Ben Okri (qui est un putain de classique de la littérature contemporaine du même acabit que Cent ans de solitude de Garcia Marquez). Mais je trouve ca cool de faire des clins d’œil à la chanson française parce que c’est notre héritage. Au début des 1990 on écoutait pas de rap, on écoutait Francis Cabrel. Avec mon père dans le combi sur la route, quand on réparait la bagnole ou quand on bricolait on était branché sur radio Nostalgie. Ca passait des titres comme Brigitte Bardot - la plage ensoleillée

Les beats sur lesquels tu rappes sont assez particuliers. On y sent plus une influence des sonorités britanniques, très dubstep, que du rap américain, non ?

Dans mes influences musicales, y a The Cure, The Clash, Pink Floyd, le TripHop de Portishead et Archive, le reggae de Steel Pulse, le dub de Dub Syndicate, c’est tous des anglais. Donc oui, j’accroche aux sonorités britanniques. Mais les producteurs de mon EP sont tous d’obscurs ricains. J’ai aussi écouté du reggae et du dub jamaïcain. L’Archology de Lee Scratch Perry, je l’ai saigné. Dans le HipHop, un type qui m’a beaucoup marqué c’est Prefuse 73 qui est à l’origine de la glitch et RJD2. Ce que j’ai toujours écouté aussi c’est le blues électrique de Muddy Waters. Après y a des trucs éclectiques comme Paolo Conte qui est un artiste de Jazz variété italienne, l’ambient des séries café del Mar d’Ibiza, la Tarrashinha d’Angola... J’ai 37 piges, j’ai écouté de la musique bien trop longtemps. Je suis rincé.

Pour les prods je cherche une vibe bien particulière, je les trouve sur soundcloud avec les hashtags #glitch #dub #bass #downtempo #ambient #chill #glitchhop #trapdub . je fouille, j’y passe des soirées entières, c’est une perte de temps incroyable.

Comment travailles-tu sur la production ? Avec qui collabores-tu ?

Haha je travaille tout seul. Avant que j’enregistre mon EP, un ingé son au Kenya, m’a envoyé un texto avec une liste du matériel que je devais acheter et l’adresse de la boutique à Nairobi : une carte son externe, un micro Shüre, avec le rond qu’on met devant, un trépied et la version Protools de base. Et je me suis démerdé avec ca. Je devais enregistrer la nuit chez moi parce que la journée y avait trop de bruit dehors et le soir les voisins mettent leur télé à fond de volume. Le peu de mixage qu’il y a je me suis débrouillé à équaliser comme je pouvais. J’ai fait un peu de progrès depuis avec mon dernier morceau. Mais j’aime pas passer du temps sur des aspects techniques, les tutoriels très peu pour moi, donc c’est souvent fait à l’arrache. Par contre pour poser la voix, je prends le temps qu’il faut jusqu’à ce que je trouve le ton, le grain et l’interprétation qui sonnent juste.

Ton prochain projet Sur la route (encore), tu en es où ? Tu as une date de sortie ? Est-ce que En Attendant le lever du soleil en fera partie ?

Sur la route (encore) je me suis mis à chercher des prods il y a trois mois. Là je creuse toujours. Je pense que ça va mettre au moins un an à se faire. EA2LDS c’est l’épilogue d’il était une fois le barbouze, comme dans les films, BARABARA rangé des bagnoles, mais pas tout à fait. Comme l’EP était très sombre, je voulais un truc qui aille vers la lumière. Et puis ça annonce le prochain EP vu qu’on repart sur la route. C’est une transition.

Donc, on peut s’attendre à un prochain épisode plus heureux ?

J’ai aucune idée de quoi je vais parler dans le prochain épisode. Plus heureux je sais pas, mais je voudrais qu’il soit plus rock n’roll en tout cas. Je vais me remettre à écrire dès que je reprends la route. Je me fais pas trop d’illusion, je vais sans doute repartir comme en quarante au Sud Soudan.

Merci.


- Relire la chronique
- Et télécharger Il était une fois le barbouze sur CaptchaMag