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Clark : Strength Through Fragility

Silvan, le lundi Décembre 2014

Clark est arrivé il y a maintenant 13 ans chez Warp et après six LP (ainsi que quelques EP et un album de remixes), il vient de sortir un album éponyme au début du mois de novembre. Après toutes ces années d’activité on revient sur sa carrière et sur cet album.

À la différence d’Aphex Twin — l’autre géant du label, dont on parlait ici —, Clark ne s’est jamais absenté de la scène électronique, et pour cause. Comme il le déclare dans cette excellente interview (en anglais), la musique est une réelle obsession pour lui et son travail est clairement à l’image de ce trouble. Il tire toujours le maximum de ce qu’il peut exploiter d’un morceau. Qu’ils soient électroniques ou acoustiques à la base, les sons sont ravagés et emmenés vers ce qu’ils ont de plus brut et profond. Les mélodies sont toujours super efficaces mais sont souvent malmenées pour déstabiliser et créer une confusion énorme. Les parties se font écraser par des brouillards électroniques, déplacent l’attention vers un détail avant de disparaître brutalement. Comme en live, il improvise beaucoup et ça s’entend. Il se perd dans des recoins assez douloureux et la tension est vraiment palpable. Vient alors le temps où il laisse tout ça se décanter. Le calme réapparaît alors pour quelques instants avant d’être à nouveau tiré brutalement face contre terre ; et ça ne s’arrête jamais.

“L’inspiration vient d’un endroit qui nous est précieux — pour ma part, c’est quelque chose qui m’est très très cher. Écrire de la musique m’a permis de traverser les plus sombres périodes de ma vie et j’ai la sensation que j’aurais eu de très sérieux problèmes mentaux si je n’avais pas eu cela.”

Les journalistes lui collent alors l’étiquette d’artiste IDM (principalement parce que c’est pratique) mais c’est faux et prétentieux d’après lui. Il considère son travail comme malin et habille certes, mais pas nécessairement intelligent. Il ne construit pas ses morceaux avec une idée bien précise en tête qui le conduirait à leur donner une forme particulière. Il fouille et expérimente bien plus qu’il n’élabore méthodiquement. Pour cela, il fuit la facilité et cherche toujours plus de résistance dans le matériau qu’il va exploiter.

Comme il le disait sur Reddit :

Je crois que je suis toujours à la recherche de hasard. C’est un paradoxe mais je trouve les ordinateurs incroyablement chiants quand on les prend dans un usage “professionnel normal”. C’est vraiment trop facile maintenant, et je suis bien plus souvent inspiré par la voie la plus difficile.

On a alors plusieurs possibilités : choisir l’écoute imperméable et entrer dans l’analyse technique des morceaux et des sons ou bien suivre la brutalité de la voie qu’il trace et accepter de s’engager personnellement comme il semble le faire. Le second choix est sûrement le meilleur mais c’est aussi le plus douloureux. À l’image du titre “Strength Through Fragility” (qu’on pourrait traduire par “la force dans la fragilité”), la violence de Clark n’est pas immédiatement perçue car le personnage est calme et il n’y a rien qui permet de prime abord de se dire que sa musique est singulière (on a vite fait de l’assimiler à d’autres artistes IDM). Mais tout cela est bien sournois. Des structures hachées et des petites claques judicieusement placées on vite raison de nous. S’il était un guerrier, Clark serait un vieux ninja ; calme et détaché mais capable de tuer en trois coups bien placés.

Winter Linn, dernier single de son album

Alors, cet album ‘Clark’, que vaut-il ?

Je pense que c’est l’un de ses meilleurs albums. C’est une sorte de synthèse de ce qu’il a fait jusqu’alors et on sent vraiment qu’il s’est énormément engagé dans les morceaux. Est-ce la raison pour laquelle cet album porte son nom ? S’est-il dit que cet album regroupait ce qui lui ressemblait le plus ? On peut en douter mais on ne peut pas trop s’empêcher de penser que donner son nom à un album après presque 15 ans de carrière signifie quelque chose pour lui ; et ça a certainement une influence dans l’écoute.

Au delà de cet engagement qu’on ressent dans les morceaux, on retrouve en partie le travail sur l’électro-acoustique qu’il avait brillamment réussi en 2006 avec Body Riddle (ainsi qu’en 2012 avec Iradelphic), son côté techno — qu’il avait bien poussé sur Turning Dragon (2008) —, des mélodies super efficaces, l’art d’éclater ses morceaux dès qu’on commence à s’y habituer ainsi qu’une production excellente qui donne une profondeur incroyable à ses mixs. À côté de ça la tracklist est parfaite bien qu’elle soit plus un assemblage qu’une construction — et c’est peut-être ce sérieux dans le laisser-aller qui fonctionne si bien. On est captivé tout en parvenant à être surpris au fil de l’album, on est renversé d’un moment de sérénité à de vraies scènes de violence où l’on serre et les dents et retient son souffle. C’est un album extrêmement tendu et c’est beau.

— “Quelle est la source d’inspiration qui te permet de te lever le matin en disant : “Je me sens X et je vais faire Y” ?"
— “X”

Si on peut à nouveau danser sur ‘Clark’ (ce qu’Iradelphic avait réussi à nous faire oublier), ce n’est pas de la musique de club pour autant. Je pense qu’on l’apprécie bien plus en étant hyper attentif et en prenant gentiment sa baffe.