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Hiroshima et le manga moderne

Extraits

Dirt Noze, le 4 février 2010

Extraits de "Pourquoi le manga est-il devenu un produit culturel global ?" de Jean-Marie Bouissou.

Dans un riche article parut en juillet 2008 dans la revue Esprit, intitulé Pourquoi le manga est-il devenu un produit culturel global ?, Jean-Marie Bouissou [1] explique comment et pourquoi le manga, depuis les années 80 à fait une si phénoménale percée dans la culture occidentale et plus particulièrement en France.

Un article vraiment très intéressant que je vous recommande vivement de lire dans son intégralité.

- Lire (ou télécharger en PDF) l’article complet sur le site de la revue Esprit

Je vous propose ci-dessous quelques extraits de l’article de Jean-Marie Bouissou, qui traitent, en particulier, de l’influence d’hiroshima sur le manga moderne, ainsi que du lien intime entre le manga et la culture animiste japonaise.

Hiroshima : L’expérience originelle du manga contemporain

"Le manga contemporain est né dans le feu d’Hiroshima, qui lui a donné ce que Saya Shiraishi a baptisé "l’Expérience originelle" : l’histoire d’un groupe de jeunes survivants orphelins, soudé par l’amitié et le refus de mourir, qui lutte dans un univers postapocalyptique et fait se lever l’aube d’un monde nouveau. Ce scénario traumatique se retrouve sous mille et une formes dans le manga et la japanimation. Dans sa version première, telle que Keiji Nakazawa l’a mise en scène en 1972 dans Gen d’Hiroshima, de jeunes héros à l’optimisme increvable luttent avec une claire conscience pour reconstruire un monde meilleur"

Aucun monde meilleur

"Dans les années 1980, le genre postapocalyptique japonais changea d’âme entre les mains d’une nouvelle génération de mangaka, celle des baby-boomers tardifs (nés au milieu des années 1950), qu’on pourrait baptiser "génération Ôtomo ». L’expérience de cette génération différait radicalement de celle de la précédente. Elle n’avait aucune mémoire directe de la guerre et ses parents avaient fait de leur mieux pour ne pas en parler ; elle n’avait presque rien vu des grandes luttes sociales et politiques qui s’étaient éteintes en 1960, et les duretés de la reconstruction ne l’avaient guère marquée. Son souvenir d’adolescence le plus vif était celui du mouvement de 1968 mené par ses frères aînés : elle avait assisté à leur échec total et à leur dérive insensée dans un terrorisme sanglant et autodestructeur. La "génération Ôtomo" donna donc de l’expérience originelle une version très différente de celle de Nakazawa : l’univers postapocalyptique est dépourvu de sens, les héros y errent dans la confusion, les certitudes se sont évaporées, les frontières entre le Bien et le Mal se brouillent, et la fin ne promet aucun monde meilleur."

"La série emblématique de cette métamorphose est Akira. L’ancien voyou Kaneda, pâle reflet du héros positif à l’ancienne, erre dans les ruines de Néo-Tokyo en poursuivant obstinément, en pleine apocalypse, des buts personnels dérisoires à l’échelle du cataclysme (venger ses camarades massacrés par le mutant Tetsuo, conquérir l’amour de Kay). Les groupes sont détruits, à l’instar de la bande de motards de Kaneda, et les liens d’amitié rompus. Tetsuo, le mutant meurtrier qui pourrait faire sauter la planète, n’est qu’un gosse malheureux qui rêve de retourner se blottir dans les bras de sa mère qui l’a abandonné – et l’immature Kaneda partage inconsciemment ce rêve dans ses relations avec les personnages féminins (la jeune Kay, son Pygmalion Lady Miyako, et Chiyoko, la guerrière maternelle) qui s’avèrent toutes plus lucides et plus fortes que lui dans l’épreuve. Les efforts organisés pour reconstruire ce qui peut l’être (la communauté de Lady Miyako) échouent lamentablement, le défi final lancé à la communauté internationale par le « Nouvel empire d’Akira" ressemble à un caprice d’adolescents et, à la dernière image, la reconstruction du monde n’est qu’un rêve."

Le feu nucléaire était le fils de la Science

"L’apocalypse n’est pas le seul legs d’Hiroshima à la mémoire collective japonaise et, à travers elle, au manga. Le feu nucléaire était le fils de la Science – une science que l’Amérique avait maîtrisée mieux que les Japonais et face à laquelle tout leur courage n’avait rien pu. Ils en conclurent que le seul moyen de retrouver leur place dans le monde était de maîtriser eux aussi la science. Au lendemain de la guerre, celle-ci devint l’objet d’un véritable culte au Japon. Après la faillite des adultes à la guerre, l’avenir était entre les mains des jeunes qui le bâtiraient radieux grâce à la science. Astroboy, de Tezuka Osamu, est la série la plus emblématique de cette mentalité – en même temps que la plus célèbre de toute l’histoire du manga."

Une bonne dose d’irrationnel

"Contrairement aux idées reçues, la culture japonaise est beaucoup plus débridée que celle d’un Occident contraint par le judéo-christianisme et le politiquement correct. Elle est bien moins inhibée face au sexe. L’absence de religion monothéiste intolérante, l’ignorance de la philosophie cartésienne et l’entrée tardive dans la modernité ont assuré la survie dans l’inconscient collectif japonais d’une bonne dose d’irrationnel, d’un grouillement d’esprits, de monstres plus ou moins jovials ou effrayants selon les cas, de fantômes et de superstitions. Un laisser-aller bon enfant jugé chez nous incorrect, voire répugnant, y est toléré. Le goût des héros malheureux et des larmes est profond au point que même les Premiers ministres n’ont pas de honte, à l’occasion, à pleurer en public. Tout cela se retrouve dans le manga et en fait un produit bien plus "épicé" que la bande dessinée française."

Un inconscient animiste

"On retrouve ici le bric-à-brac idéologique New Age (passage de l’humanité vers une autre dimension, existence d’humains dotés d’un ADN supérieur et d’entités non humaines bonnes ou mauvaises, rôle de la nature dans l’éclosion d’une nouvelle spiritualité, etc.) qu’Ôtomo convoquait dans les derniers volumes d’Akira à l’usage des lecteurs en manque de sens. Peu importe qu’il s’agisse ou non d’une simple figure de style. L’essentiel est que cette thématique s’accorde à l’état d’esprit de la jeunesse occidentale de la fin du XX. et du début du XXI. siècle, avide de réenchanter un monde déserté par les certitudes de la Raison et asséché du sens dont l’irriguaient les "Grandes narrations" utopiques de la modernité."

"Mieux que la BD ou les comics, l’univers du manga a su se mettre au diapason de l’époque pour répondre à cette demande de sens nouveau – fut-il farfelu. Au Japon, le peuple prémoderne des kami, des oni, des yokai et des yure a été épargné par les ravages du monothéisme intolérant qui l’a décimé en Occident, et n’a été que tardivement dénigré par la modernité, dans laquelle l’archipel n’est entré qu’au milieu du XIXe siècle. Par conséquent, selon l’expression d’Anne Allison, le Japon contemporain a conservé un "inconscient animiste", qui imprègne notamment l’univers du manga et ne demandait qu’à se greffer sur les thématiques New Age, grosses consommatrices d’entités non humaines. Sur ce point aussi, par un retournement paradoxal, les spécificités qui distinguent le plus radicalement le Japon de l’Occident (absence du monothéisme, retard à la modernité) sont précisément celles qui lui donnent une place de choix dans la "nouvelle universalité postmoderne" qui concurrence aujourd’hui la rationalité née des Lumières européennes au XVIIe siècle. Dans le manga, aucune rationalité ne s’oppose à ce qu’un couple de lycéens japonais fusionne avec un "arbre de vie", qu’un petit campagnard rencontre des yokai à chaque coin de rue, que les dieux du village se réveillent pour mettre en déroute les politiciens corrompus et les gangsters qui voulaient le polluer, qu’un honnête voyageur se retrouve dans un village où tout le monde (y compris les femmes décapitées) baise joyeusement avec tout le monde, et que les intelligences artificielles s’émancipent pour vivre leur propre vie. Ce joyeux désordre foutraque ne suffira pas pour réenchanter l’univers vidé de sens par le capitalisme postindustriel, mais du moins répond-il à une demande latente. Ultime paradoxe, cela fait du manga et des imaginaires qui y sont associés un produit culturel générateur de profits considérables pour ledit capitalisme postindustriel..."

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[1Spécialiste du Japon contemporain, Jean-Marie Bouissou est responsable pédagogique de l’European Training Programme Japan, membre fondateur de l’Association franco-japonaise de science politique et fondateur du Manga Network