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Sylvain Bertot : Rap, Hip-Hop

Trente années en 150 albums, de Kurtis Blow à Odd Future

Dirt Noze, le samedi Juin 2012

Sylvain Bertot, dont on peut lire les excellents articles sur son blog fakeforreal.net, est l’un des membres fondateurs du site POPnews (où il s’occupe des chroniques hip-hop), et a été le rédacteur en chef des maintenant défunts webzines Nu Skool et Hip Hop Section.

À titre personel je lisais beaucoup le site Hip Hop Section dont les chroniques aux choix très audacieux pour l’époque m’ont permis autour de l’année 2000 de découvrir beaucoup d’artistes de la scène indé d’alors, comme Buck 65, Aesop Rock ou encore Sixtoo. Ceci à une époque où cette scène était encore ignorée par une grande partie de la presse musicale francophone. J’en profite pour adresser ici un grand merci à Hip Hop Section et toute son équipe pour avoir su nourrir les oreilles et contenter la curiosité d’un amateur de rap alors fatigué (temporairement) par le bling-bling et le rat-tat-tat.

Le site a fermé ses portes en 2004 mais on peut toujours en consulter les archives par ici. Il est conseillé d’y faire un tour de temps en temps, on y découvre encore de jolies perles oubliées de l’underground.

Dans son ouvrage Rap, Hip-Hop : Trente années en 150 albums, de Kurtis Blow à Odd Future, paru chez l’excellent éditeur marseillais Le Mot et le reste, l’auteur, sur les traces de Philippe Robert et de son Rock, Pop : Un itinéraire bis en 140 albums essentiels, tente donc, via la sélection et les critiques de 150 albums majeurs, de proposer un parcours dans l’histoire de la musique Hip-Hop. En allant du plus ancien au plus récent, du plus connu au plus underground, de la côte est à la côte ouest, il tente de brasser toutes les tendances et styles du rap. Alors, bien sûr, 150 c’est beaucoup et c’est trop peu, il en manquera forcément mais la selection a le mérite d’avoir sa logique (il n’y a par exemple pas deux albums d’un même artiste).

Le livre démarre avec une solide présentation et mise en contexte du Hip-Hop, de ses origines et de son histoire dont vous pouvez découvrir les premières page en PDF sur le site de l’éditeur. Cette introduction est peut-être trop courte comparée à tout ce qu’elle brasse et peu sembler un poil trop dense mais ce n’est pas le sujet du livre et elle fait très bien son office en présentant relativement rapidement toute l’histoire du Rap.

Le véritable trajet en immersion dans l’histoire du genre et de ses multiples transformations se fera à la lecture des 150 critiques, en remettant les albums dans leurs contextes géographique et historique, mettant en lumière les jeux d’influences et les ruptures, elles offrent au final une traversée intéressante des 3 décennies qu’a parcourues le hip-hop pour arriver à nos jours.

Sur Fake for Real vous pouvez également vous régaler avec une sélection de 150 albums incontournables du rap indé, peut-être qu’on aura également la chance de la retrouver imprimée sur du papier dans un avenir plus ou moins proche ?

Je vous colle deux extraits de l’introduction du bouquin ci-dessous en guise de teaser.

Le hip-hop est donc bientôt quadragénaire. Pourtant, c’est encore un genre neuf. Cette jeunesse se mesure à l’ignorance du grand public à son égard, plus manifeste que pour cette musique déjà instituée qu’est le rock. Malgré sa visibilité, en dépit d’un statut de musique dominante acquis dans les années quatre-vingt-dix, la confusion règne encore, et en France tout particulièrement, sur ce que le rap recouvre. Parlez indifféremment de « rap » et de « hiphop » à l’homme de la rue, et il s’étonnera que, à quelques nuances près, les deux termes désignent la même musique. Très souvent, il
pensera aussi rap français, oubliant que le hip-hop est avant tout un genre américain, ignorant que sa version locale n’est, à son échelle, qu’un épiphénomène.

À ces malentendus, s’en ajoute un autre. Même si le hip-hop n’exclut pas les mélodies et les harmonies, loin de là, celles-ci ont longtemps semblé s’effacer derrière les motifs rythmiques, souvent prépondérants, tant dans les beats que dans le phrasé des rappeurs. Pour des oreilles blanches et âgées, il est désavantagé par ses atours souvent austères, rêches et répétitifs. Dans un Occident où musique est encore souvent synonyme de mélodie, il semble être avant tout verbiage, discours.

Bavard, loquace et volubile, ancré dans le réalisme social, chroniqueur des rues, raconteur d’histoires, glorifiant une image effrayante des ghettos afro-américains (misogynie, homophobie, violence, drogue et délinquance) ou ayant l’insolence du nouveau riche, il porterait avant tout un message. Chez les néophytes, chez ceux qui sont imperméables au genre, mais aussi, parfois, chez les fans eux-mêmes, domine le sentiment qu’il faut comprendre les paroles pour apprécier le rap. Ce qui est vrai, en partie, mais pas infiniment plus que pour le rock, ou toute autre musique chantée.

En France, ce préjugé en faveur des mots, est renforcé par l’héritage de la chanson réaliste. Dans notre pays, et c’est l’une des raisons pour lesquelles nous avons si mal pris le virage de la pop anglo-saxonne, les textes continuent à être survalorisés, pour le rap comme pour d’autres genres. Aussi, certains s’offusquent-ils de messages qu’ils jugent dangereux, scandaleux ou marqués par l’inculture, pendant que d’autres se trompent tout autant en le qualifiant de poésie de rue, en invoquant François Villon et en lui réservant les honneurs d’une anthologie

Les rappeurs français ont eux-mêmes intégré cette vision restrictive de leur musique, proclamant à qui mieux mieux leur amour pour Aznavour, Brel ou Renaud. Et se contentant, dans le même temps, de beats souvent pauvres, ttransposition médiocre de recettes américaines mal assimilées.

(...)

Il existe plusieurs généalogies concurrentes du hip-hop. La plus commune le présente comme le prolongement de la great black music, comme la phase la plus récente d’un long continuum parti des champs de coton et composé du jazz, du blues, du gospel, du rhythm’n’blues, de la soul, du funk et de quelques autres genres créés par la communauté afro-américaine. Ayant marié la spoken poetry engagée des Last Poets, des Watts Prophets et de Gil ScottHeron aux rythmes débridés inventés par les musiciens de James Brown, le rap serait le prolongement naturel, l’ultime palier, de
cette très longue histoire.

Cette vision des choses n’est pas fausse. (...) Comme le jazz, il a été d’abord fondé sur l’improvisation. Les premiers rappeurs, biberonnés à la black music qu’écoutaient leurs parents, en ont fait leur source première de beats, de samples, ou tout bonnement
d’inspiration.

Cette scansion caractéristique, qui est le trait fondamental du hiphop, qui lui a même valu ce nom de « rap », est l’héritière des interludes parlés des disques d’Isaac Hayes et de Barry White, du « calland-response » entendu dans les églises, des sermons enflammés de grands orateurs à la Martin Luther King et Malcolm X, des rodomontades des boxeurs noirs à la Mohamed Ali, des tirades lancées par des DJs au langage fleuri sur les premières radios réservées aux gens de couleur. Plus loin encore, il prolonge cet art du langage et de l’insulte développé autrefois par des esclaves privés d’écriture. Et si l’on souhaite remonter jusqu’à la source, on peut invoquer les griots de la Terre Mère africaine. Cette généalogie lointaine a été retracée très tôt, dès le Rap Attack de l’Anglais David Toop, l’un des premiers livres importants consacrés au hip-hop, et elle a flatté les sentiments communautaires et l’afrocentrisme de nombreux rappeurs.

Le hip-hop, quels que soient ses ancêtres et ses antécédents, a pourtant été, aussi, une violente rupture. Contrairement aux autres musiques noires, toutes nées dans les campagnes du Sud profond, celui-ci a été d’emblée, dès le commencement, une musique d’essence urbaine. Les premiers rappeurs sont sortis, pour de bon, de la rue. Ils n’ont pas été immédiatement cooptés par les générations précédentes de musiciens noirs, lesquels leur ont reproché l’usage du sampler, un non-instrument pour beaucoup, ou de renvoyer une image négative de leur communauté.

Au commencement, d’ailleurs, les rappeurs ont rencontré davantage de soutien près du New York post-punk, bohème et blanc de Downtown Manhattan que de leurs aînés noirs. Et le rap qui a vraiment imposé sa marque, celui qui a triomphé, le gangsta rap, a pris un malin plaisir à abattre l’édifice patiemment construit par la génération de la lutte pour les Droits Civiques, remplaçant l’engagement politique par le nihilisme, l’élévation spirituelle par un matérialisme éhonté, le respect des femmes par la misogynie.

Photo : Jamel Shabazz