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Livres

L’invention de Morel

Adolfo Bioy Casares

daamien, le 11 juin 2012

photo : Adolfo Bioy Casares et Silvina Ocampo en 1950

Un justiciable innocent est contraint de quitter son pays, sa paranoïa le pousse à se réfugier sur une île maudite, théâtre de phénomènes inexplicables et grotesques. Cette histoire est celle de son journal. (Je vous déconseille de lire le résumé du quart de couverture qui déflore injustement l’histoire sur l’édition de 10/18)

Ce chef d’oeuvre du "fantastique" [1] est écrit en 1940. C’est le premier livre "abouti" de l’argentin Adolfo Bioy Casares, déjà grand ami de Borges qui lui préfacera son ouvrage avec une verve dithyrambique. Ils réaliseront par ailleurs ensembles plusieurs ouvrages (sous des pseudonymes bien entendus !).

Les phrases de ce petit livre (une centaine de pages) sont courtes et bien tournées, le sujet bien que morbide ne contamine pas l’écriture qui s’écarte d’ailleurs de toute tentation psychologisante. La force de l’invention de Casares (je vais rester volontairement évasif) est de ne pas chercher de justification symbolique. On suit cette aventure solitaire avec le même entrain qu’on pouvait lire enfant L’île mystérieuse de Jules Verne (les barbantes et didactiques descriptions techniques en moins...).

Sans rentrer dans des détails "spoilants", les thèmes préoccupants du désir et du simulacre sont particulièrement développés (est-ce à dire que la frustration est à l’origine de toutes les inventions visant à la reproduction !). On pensera alors (puisque p. k. Dick ne sortira ses premiers livres que 20 ans plus tard...) au formidable roman de Villiers de L’Isle-Adam : L’Ève future, bien que Casares pousse son invention beaucoup plus loin [2].
Ainsi ses questionnements sur la réalité même, qui ne nous est offerte que par le truchement biomécanique de nos sens, nous amènent sur les terrains vertigineux de la métaphysique.

Mais ce qui m’a aussi motivé à parler ici de ce livre est une lecture contemporaine qui pourrait trouver dans les théories de Casares à la fois une fascination prémonitoire et une critique acerbe du phénomène de sampling/détournement (cf notre dossier), notamment dans la superbe pirouette qui clôt cette histoire.


Un téléfilm et une bande dessinée ont fidèlement (d’après les quelques échos que j’ai pu lire ci et là sur le net) adapté L’invention de Morel. Enfin on notera certaines influences dans le troublant film d’alain Resnais/alain Robbe Grillet L’année dernière à Marienbad.


[1si dans le genre fantastique les phénomènes magiques ne sont pas expliqués il faudrait peut être plutôt qualifier cet ouvrage (dont Borges affirme sans sourciller que la trame est parfaite) de science fiction.

[2Je me permettrai aussi de renvoyer les amateurs au plus récent roman de greg Egan La cité des Permutants, qui est sous quelques aspects une sorte de pendant "hard science" de L’invention de Morel.